Dans les coulisses de «L'Usage du monde»

Lisbeth Koutchoumoff

 

Le peintre Thierry Vernet, acolyte de Nicolas Bouvier, a tenu une correspondance avec ses proches durant leur voyage jusqu'à Kaboul.

Thierry Vernet. Peindre, écrire chemin faisant. L'Age d'hommeThierry Vernet et Nicolas Bouvier. L'un peint, l'autre écrit. A 20 ans, les deux jeunes gens ont fermement décidé que leur vie sera faite de peinture et d'écriture. Ils prennent la route notamment pour cela: travailler jusqu'à plus soif. Pour s'élargir, grandir, vivre aussi. L'Usage du monde, écrit par Nicolas Bouvier et illustré par Thierry Vernet, scella magistralement ce voyage à deux, de Belgrade à Kaboul.

L'Age d'homme, qui fête ce mois-ci ses quarante ans d'existence, édite les lettres que Thierry Vernet a adressées à sa famille tout au long du parcours, Peindre, écrire chemin faisant. Il a écrit chaque jour, racontant par le menu tout le déroulé de ses journées. Au début de la lecture, on ne peut empêcher un léger mouvement de recul. Car il s'agit bien ici de découvrir les coulisses de L'Usage du monde. Veut-on vraiment connaître les maux de ventre, l'épuisement, les plats mangés le matin, à midi et le soir? La prégnance du chef-d'œuvre de Nicolas Bouvier est telle qu'on hésite, presque gêné devant la foison de détails. Les mots spontanés de Vernet semblent aussi trop pauvres en regard des polyphonies de Bouvier.

Et puis, plus vite qu'on ne l'aurait cru, cette correspondance intime se détache de cette référence écrasante et joue sa propre partition. Nicolas Bouvier a fait œuvre d'écrivain, laissant le temps décanter les souvenirs, polissant chaque mot afin que tous résonnent des couleurs, des voix, des silences rencontrés. Afin, surtout, de permettre à l'indicible de s'écouler entre les phrases.

Thierry Vernet n'a aucune prétention d'auteur. Il écrit dans le feu de l'instant, dans l'unique envie de partager le plus possible avec ses proches, ses parents, ses grands-parents et Floristella, sa bien-aimée, rencontrée à peine un an plus tôt.

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Du mythique voyage vers l'Orient entrepris en 1953 par deux Genevois intrépides et rebelles, on n'avait que le témoignage de l'un d'entre eux: l'extraordinaire Usage du monde de Nicolas Bouvier, devenu la bible des routards et des globe-trotters. Aujourd'hui, on découvre l'autre visage de ce périple, grâce à Thierry Vernet, peintre, mais aussi écrivain, compagnon de route de Bouvier. C'est un éblouissement.

 

Un volume imposant, tout d'abord, plus de sept cents pages, illustré de dessins magnifiques, dans lequel on se lance comme dans un voyage au long cours. Des lettres envoyées à ses proches, restés en Suisse, qui sont parfois de véritables romans, alternant les descriptions de lieux, de visages, de musiques, et les instantanés de la vie quotidienne du routard: les rencontres, les incidents, les surprises, les découvertes. Quand Vernet entreprend son périple, il a vingt-six ans, laisse à Genève une fiancée prénommée Fioristella (elle-même peintre de talent) et voyage seul. C'est à Belgrade, en juillet 1953, qu'un ami genevois le rejoindra, Nicolas Bouvier, surnommé Nick. Ensemble, ils vont entreprendre un grand voyage qui les mènera jusqu'à Ceylan, à bord de la fameuse Topolino.

 

Suite dans : Scènes Magazine - Feuilleton littéraire de Jean-Michel Olivier

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